Dépasser la dualité - Extrait:
Nous ne voyons que ce que nous voulons voir ou ce que notre centre de traitement
de l'information (le cerveau) est capable d'assimiler. Les schémas mentaux font leur
part entre une conception statique et immuable du réel et un monde continuellement
en transformation, comparable à l'aspect corpusculaire de la
matière, état complémentaire à l'aspect ondulatoire. La terre-nourricière, enceinte
de vie ou la terre-poussière, saleté à chasser - les matières fécales, rejet de dégoût
ou fumier fertilisant - lumière, particule ou onde, les deux aspects antagonistes
et métaphoriques de toutes choses éclairent davantage la réalité de la conscience
des choses que la réalité des choses elles-mêmes. Comprendre la couleur implique
une compréhension de la conscience. Pour savoir ce que nous voyons, il ne suffit
pas seulement de savoir comment nous voyons, mais surtout pourquoi nous voyons plutôt
de cette façon que d'une autre. C'est ce que veut dire David Bohm quand il précise
qu'au lieu de dire "Un observateur regarde un objet", il faudrait dire "Une observation
se produit dans un mouvement indivis englobant ces abstractions que nous avons l'habitude
d'appeler l'être humain et l'objet qu'il est en train de regarder. " (David Bohm:
La plénitude de l'Univers - Wholeness and the implicate order)
Aujourd'hui une vision fragmentaire opposant le corps à l'esprit, l'objet au sujet,
la création au créateur fait place à une vision systémique des interrelations et
des interdépendances de tous les phénomènes. Les parties et les touts dans un sens
absolu n'existent pas selon la philosophie-bootstrap du physicien Geoffrey Chew.
"Ainsi la philosophie du bootstrap représente-t-elle le point culminant d'une conception
de la nature qui surgit dans la théorie quantique. (...). Non seulement l'hypothèse
du bootstrap dénie l'existence de constituants fondamentaux de la matière mais elle
n'accepte aucune entité quelle qu'elle soit - aucune loi, équation ou principe fondamental...
L'univers est conçu comme un tissu dynamique d'événements interconnectés. Aucune
des propriétés d'une partie quelconque de ce tissus n'est fondamentale: elles découlent
toutes des propriétés des autres parties, et la cohérence générale de leurs interactions
détermine la structure du tissu entier." (Frijof Capra: Le Tao de la physique)
De même que l'espace-temps de l'électron est transformé par le photon avec lequel
il est mesuré, la couleur regardé est transformé par le regard. Les deux fonctions
essentielles antagonistes et complémentaires de la vision, la différentiation d'une
part et l'intégration d'autre part autorisent une analogie avec les deux modes de
conscience, une conscience symbolique du monde, celle du langage (mathématique ou
verbale), de l'artiste et du scientifique et une conscience intime du monde, celle
du mystique et de la "philosophia perennis" transcendant toutes les dualités dans
une fusion cosmique.
Il n'y a pas un objet coloré "dehors" ou un chant d'oiseau "à l'extérieur " de nous
- nous sommes les vibrations chromatiques et sonores dans le présent sans barrière
d'espace, sans barrière de temps. La dichotomie du langage divisant l'espace en sujet
et en objet - peut être dépassée. L'impact des couleurs sur les émotions, les sentiments,
le savoir... seule la complémentarité du mouvement de la réception-projection optique
peut donner une intuition de la profonde identité du voyant avec ce qu'il voit...